Un article publié sur le blog Social-Libéral et sur celui de LGM92 en janvier 2011...

 

L’égalité est une valeur essentielle à gauche, alors que la droite conservatrice parle volontiers des « inégalités naturelles » et considère que respecter la hiérarchie, souvent jugée elle aussi « naturelle », est nécessaire. Malgré tout, personne ne s’affirme explicitement contre l’égalité. Mais Nozick, philosophe américain proche des libertariens, par exemple, affirme que les inégalités produites par un processus légitime le sont également. Le problème, évidemment, est de définir ce qu’est un processus légitime.

 

Pourtant, même à gauche, personne ne préconise l’égalité complète, en tout, d’ailleurs impossible à réaliser. (La seule tentative qui a eu une certaine durée est celle des kibboutzim israéliens, qui ont pratiquement disparu, du moins sous leur forme originelle)

 

Il y a quelques années, au cours d’une enquête par questionnaire sur les représentations de l’économie, on a posé la question : « Si on décidait que chacun devrait gagner exactement la même chose, en répartissant de façon égalitaire la somme des revenus actuels, à combien se monterait ce salaire commun ? » Il s’agissait, assez maladroitement, il faut le reconnaître, de connaître les idées qu’on peut avoir du revenu moyen. 

 

Ce qui a été tout à fait exceptionnel, aucune des personnes à qui a question a été posée n’a accepté d’y répondre, tous disant qu’une telle mesure serait absurde et injuste. Deux arguments revenaient constamment : ce serait injuste, car certaines professions sont plus utiles, plus difficiles ou plus pénibles que d’autres, demandent des formations plus longues, et d’autre part que dans ces conditions on n’aurait aucune motivation pour bien travailler. En d’autres termes, les inégalités de revenus sont à la fois justifiées et source de motivations positives.

 

Sous l’influence de Rawls, on invoque de plus en plus souvent la notion d’équité (fairness), considérée comme plus juste que l’égalité. Elle suscite de fortes hostilités à gauche, où on craint qu’elle ne serve à justifier des inégalités jugées inadmissibles. Mais en pratique, non seulement elle est admise, mais elle est mise en œuvre. La progressivité de l’impôt sur le revenu n’est pas égalitaire, mais on peut la juger équitable. Il en va de même des cotisations sociales. L’équité peut servir à se rapprocher de l’égalité.

 

La mise en œuvre de l’équité se heurte toutefois à une difficulté redoutable : contrairement à l’égalité, elle est indéterminée, et on peut s’en faire des idées très différentes. Quelle serait une distribution « équitable » des revenus ? Sur quels critères fonder les différences ? La question est rarement posée, mais il est évident que la distribution actuelle n’est que très partiellement fondée sur des cirières d’efficacité et encore moins de justice, mais par des traditions et des rapports de force sur le marché du travail. (Est-ce là des exemples de « processus légitimes » de Nozick ?)

L’habitude peut amener à l’estimer pour l’essentiel équitable, bien que les revenus des dirigeants de grandes entreprises soient jugés scandaleusement élevés, et ceux des plus pauvres absolument insuffisants. Mais on ne se demande guère ce que serait une distribution juste des revenus. Il est probable qu’on serait loin du consensus.

 

Toutes les inégalités ne sont pas également acceptables. On peut considérer comme sans gravité, et même peut-être souhaitable comme motivation, que certains puissent manger du caviar à chaque repas, alors qu’il est totalement inaccessible pour d’autres, d’ailleurs largement majoritaires. Cette inégalité n’est pas de même nature que celle qui existe entre ceux qui mangent à leur faim, même modestement, et ceux qui n’en ont pas les moyens. L’une est acceptable, l’autre pas.

 

Dans certains domaines, l’égalité sans réserve est indispensable : l’égalité devant la loi doit être une exigence absolue de toute société démocratique. Plus spécifiquement, chacun devrait avoir la même possibilité de se soigner. Certes, nous ne sommes pas égaux face à la maladie, soit à cause de prédispositions contre lesquelles on ne peut rien actuellement, soit à cause de différences dans les conditions de vie qui devraient être atténuées, indépendamment même de leurs conséquences sur la santé.

Mais l’accès aux soins devrait être égal pour tous. Il en va de même pour l’éducation. Mais dans ce dernier cas, il serait peut-être « équitable » de ne pas donner la même éducation aux enfants de familles riches et cultivées et à ceux de milieux très modestes.

 

EGALITE DES CHANCES

Plutôt que de réclamer l’égalité des revenus ou des statuts, ou l’équité, certains revendiquent l’égalité des chances : chacun devrait, en fonction de ses aptitudes ou de ses capacités, accéder à la place qui lui revient dans le système social, indépendamment de son origine, ce qui est loin d’être le cas actuellement.

 

Elle suppose une inégalité des conditions, des places dans le système social, inégalité qu’elle ne remet pas en cause. Il s’agit seulement (mais ce n’est certes pas négligeable) d’assurer une mobilité sociale suffisante et que les capacités de chacun soient utilisées au mieux. Mais si elle était parfaite, les classes inférieures, caractérisées alors par des capacités insuffisantes, risqueraient de n’avoir plus de leader capable de les défendre et d’exprimer leurs revendications (C’était la thèse d’un essai de politique-fiction des années 60, The Rise of Meritocracy de Michaël Young). Ce n’est justifiable que si les inégalités sont elles-mêmes admises comme parfaitement justifiées, ce qui peut d’ailleurs désespérer ceux qui seraient en bas de l’échelle.

 

Si on estime les inégalités actuelles, au moins en partie, injustifiées, on peut critiquer l’égalité des chances qui aura tendance à les reproduire. Elle aura donc une fonction de maintien et de la reproduction  du système social. Mais en fait la mobilité sociale est loin d’être parfaite et les inégalités ne sont pas stables. Il n’y a donc aucun risque, actuellement, à réclamer une véritable égalité des chances, à condition que cela ne détourne pas d’une éventuelle critique de la stratification sociale actuelle.

 

C’est sur l’école qu’on compte pour assurer l’égalité des chances. Elle est supposée compenser les handicaps familiaux et sociaux en donnant le même enseignement à tous. Manifestement, ce n’est pas suffisant. La mobilité sociale est faible. Etait-ce mieux autrefois, sous le Troisième République, comme on le dit parfois. Il est vrai que les instituteurs de cette époque, au moins certains d’entre eux, ne les idéalisons pas, considéraient comme une de leurs missions de repérer les élèves brillants mais de famille pauvre et leur obtenaient des bourses qui leur permettaient d’aller au-delà du certificat d’études. On opposait alors les « boursiers » aux « héritiers ».

Mais aujourd’hui le problème se pose en termes différents, avec l’enseignement obligatoire jusqu’à 16 ans et le Collège unique. Mais la mobilité sociale ne s’est pas améliorée. L’égalité des chances n’est pas plus réelle. Faut-il mettre en cause l’unité de l’enseignement ?