Article de Nicolas Baverez, paru le 04 mai 2012, 2 jours avant le deuxième tour de la présidentielle, dans le Figaro Magazine.    Cet article conserve son actualité et pousse à la réflexion, une réflexion que le Cercle des Libertés Egales souhaite encourager...Nous en publions aujourd'hui,  la 1ère partie...

Pour l'économiste et historien Nicolas Baverez, ce qui se joue ce dimanche est rien de moins que le maintien, au prix d'immenses efforts, de la France dans le peloton de tête des pays développés... ou son inexorable déclin.

La Ve République est un régime conçu pour l'action en temps de crise. Le président de la République, qui incarne la nation et répond du pouvoir de l'État, en constitue la colonne vertébrale. Son élection structure le système politique tout en mettant les citoyens en situation d'examiner les grands enjeux de l'heure et de décider de leur destin. Or, l'élection présidentielle de 2012 se présente comme une dangereuse dérobade. Jamais depuis les années 1930 la France n'a été aussi affaiblie, notamment vis-à-vis de l'Allemagne, et aussi en porte-à-faux par rapport à l'économie mondiale et à l'environnement international. Jamais depuis les années 1930 la classe politique n'a fait preuve d'une telle légèreté et le débat public ne s'est enfermé dans un tel déni du réel. Les Français ne s'y trompent pas. Leur forte mobilisation du premier tour, avec un taux de participation de 80%, témoigne d'une conscience aiguë de la gravité de la situation et du caractère décisif du moment. Leur vote à 33% contre les partis dits de gouvernement exprime leur désarroi et leur déception face à l'insuffisance des projets en présence.

 En 2002, c'est l'abstention qui avait été le vecteur de leur colère et leur frustration. En 2012, ce fut le vote en faveur du Front du rejet, au confluent d'un règlement de comptes entre les électeurs et le président sortant, d'une crise de nature déflationniste qui lamine les classes moyennes, d'un appel enfin à réassumer les valeurs de la République qui ont été abandonnées aux populistes qui les instrumentalisent. Intellectuellement et politiquement, ces derniers ont réussi leur OPA sur la campagne, placée sous le signe de la démagogie, de la nostalgie et du ressentiment. Et ce, en complète rupture avec les récentes élections en Europe qui, du Royaume-Uni à l'Espagne, ont débouché, au terme d'un débat authentique autour des très sérieuses difficultés de ces nations et de l'Europe, sur des alternances associant le renouvellement des équipes dirigeantes, des stratégies claires de gestion de la crise, des idées originales pour mobiliser l'énergie des citoyens, à l'image du programme britannique de Big Society.

L'élection présidentielle de 2012 ne va pas seulement choisir le prochain président de la République, qui aura la très lourde responsabilité de diriger le pays et l'État au cours de cinq années terribles. Elle donnera une indication décisive sur la capacité de notre démocratie à délibérer et à relever les immenses défis qui se présentent devant elle, sur la capacité de la France à accomplir les changements majeurs requis pour enrayer trois décennies de déclin, sur la capacité des Européens de trouver les compromis nécessaires pour sauver l'euro et les acquis de soixante ans d'intégration du continent. Voilà pourquoi le vote de 2012 est décisif. Voilà pourquoi, sous les avatars d'une campagne en trompe-l'oeil, il doit être éclairé et guidé par la compréhension de ses enjeux réels à l'aune des révolutions du XXIe siècle.

Accélération de l'Histoire, régression de l'Europe...

Jamais depuis 1958 une élection présidentielle ne s'est déroulée sur fond de plus grands bouleversements historiques. La Ve République est née de l'impuissance du régime parlementaire à trouver une issue à la guerre d'Algérie, dans un contexte de forte croissance et de stabilisation de la guerre froide après la disparition de Staline. L'élection de François Mitterrand, en 1981, dut beaucoup aux chocs pétroliers et à la crise déclenchée par l'implosion de la régulation keynésienne sous les assauts conjugués du chômage et de l'inflation, tandis que sa réélection précéda d'un an la chute du mur de Berlin.

Le scrutin de 2012 se situe pour sa part au confluent de quatre révolutions qui remettent en cause la situation de la France et de l'Europe.La première révolution est liée à la mondialisation, qui fait basculer le centre de gravité du capitalisme vers les pays émergents - ces derniers assurent désormais 52% de la production industrielle, réalisent 48% des exportations et détiennent 80% des réserves de change mondiales. D'où un double choc pour les pays développés, confrontés à la désindustrialisation et à un chômage structurel qui déstabilise leurs classes moyennes, tandis que l'Occident voit contester le monopole qu'il détenait sur l'histoire du monde depuis le XVIe siècle. La deuxième découle du cumul de la crise mondiale du capitalisme dérégulé et de la crise européenne des risques souverains qui ne sont nullement achevées. Elles entraînent le recul relatif des États-Unis et leur recentrage stratégique autour de leur territoire et de l'Asie, tandis que l'Europe se trouve aspirée dans une dynamique déflationniste comparable à celle du Japon, mêlant vieillissement démographique, surendettement, perte de compétitivité et surévaluation de la monnaie. Le troisième bouleversement est à chercher dans l'onde de choc du soulèvement des peuples lancée par les révolutions du monde arabo-musulman et qui a gagné jusqu'à la Russie et à la Chine. Animées par la révolte contre les autocraties, la corruption et les inégalités, elles n'ont pas pour autant comme objectif, contrairement à l'automne des peuples de 1989, le passage à la démocratie occidentale et à l'économie de marché. Enfin, une nouvelle révolution technologique se poursuit, portée par l'information, la génétique mais aussi la transition énergétique sous la pression de la raréfaction des ressources, du réchauffement climatique et de la catastrophe de Fukushima.

 

L'Europe est la grande perdante de cette nouvelle donne. La zone euro, épicentre de la crise des dettes souveraines, est devenue le plus important risque pour l'économie mondiale, que l'implosion de la monnaie unique plongerait dans une grande dépression. Elle est le seul des grands pôles de la mondialisation dont la production reste inférieure à son niveau de 2007 et à rechuter dans la récession, accompagnée d'un chômage qui touche 10,8% de la population active tandis que les déficits et la dette publics atteignent 4,1%, et 87% du PIB. Elle compte trois États en situation de défaut, qui menacent d'être rejoints par l'Espagne, prise en tenailles par la récession et le chômage (25% de la population active), d'une part, la faillite du système bancaire qui ploie sous 200 milliards d'euros de créances douteuses et l'explosion des coûts de la dette publique, d'autre part.

À l'exception du nord du continent, l'Europe est devenue l'otage de modèles de croissance à crédit caducs et d'États providence insoutenables au regard de l'évolution de la démographie et de la chute de la croissance potentielle. Au moment où les déséquilibres de la mondialisation tendent à se réduire, la divergence entre les pays de la zone euro s'exacerbe. L'Allemagne, forte de sa réunification et de ses réformes, affiche une croissance stable, des excédents commerciaux et courants records (158 et 135 milliards d'euros), un retour au plein emploi avec un chômage revenu en dix ans de 12 à 6% de la population active, ce qui lui vaut d'attirer des dizaines de milliers de jeunes diplômés d'Europe du Sud.

La faiblesse de la gouvernance européenne achève de rendre la situation critique. La crise a démontré la fausseté des principes qui ont présidé à la création de l'euro et l'incapacité à gérer les crises en l'absence d'un gouvernement économique, d'une Banque centrale qui dispose du statut de prêteur en dernier ressort, d'une solidarité financière et d'une responsabilité budgétaire. Mais alors que chacun s'accorde sur le fait que la survie de la zone euro passe par une intégration renforcée, les nations qui la composent ne cessent d'afficher leurs désaccords, leurs difficultés à nouer des compromis et à exécuter les décisions arrêtées. Dans l'Union tout entière, les États renationalisent à marche forcée la politique économique et restaurent les frontières sous la pression des populismes qui érigent l'Europe en bouc émissaire et manipulent les peurs provoquées par les grandes transformations historiques.

... et déclin de la France

De cette Europe aspirée par le vide et la désintégration, la France est désormais le grand corps malade. La crise a en effet donné un spectaculaire coup d'accélérateur à son déclin économique et social. La croissance, limitée à 1,2% au cours des années 2000, est à l'arrêt en raison de l'euthanasie du secteur privé, du retard de l'investissement et du blocage de l'innovation, provoqué par la chute des profits, de l'effondrement de la compétitivité dont témoigne le déficit commercial le plus élevé de la zone euro (70 milliards en 2011). La dette publique s'est envolée et atteindra 90% du PIB en 2012, seuil à partir duquel elle pèse négativement sur l'activité et l'emploi. Le chômage frappe 10% de la population active depuis trois décennies. Il en résulte une paupérisation rapide des Français, dont le revenu par tête est désormais inférieur à celui des Européens. La nation se balkanise avec la reconstitution d'un sous-prolétariat de 6 millions d'exclus vivant dans des ghettos, plongés dans l'anomie sociale et dépendant uniquement des transferts sociaux. Confrontés à la fermeture du marché du travail et de la société, les jeunes - dont 161.000 abandonnent chaque année le système éducatif sans aucune formation - basculent dans l'exclusion ou font le choix de l'exil.

Le décrochage de la France, contrairement aux autres pays développés, ne résulte pas de l'éclatement de l'économie de bulle en 2007, mais d'un modèle de croissance par la dette publique où le seul moteur d'une activité en baisse régulière est fourni par la consommation, alimentée par des transferts sociaux qui culminent à 33% du PIB et sont financés majoritairement par la hausse de la dette et accessoirement par celle des prélèvements publics. La montée parallèle des dépenses et des recettes publiques, qui culminent à 56,6% et 49 % du PIB, mine la production et l'emploi marchands, avivant l'anxiété sociale, qui légitime de nouvelles demandes de protection. L'État providence a ainsi cannibalisé l'État régalien et la redistribution, évincé la production. Dans le même temps, l'étatisme et le corporatisme figent et ferment la société. Et la France de se couper du monde ouvert du XXIe siècle. Loin d'être anecdotique, la dégradation financière a ainsi acté le déclassement de la France en Europe et dans le monde.

Avec la maîtrise de ses comptes publics, notre pays a perdu sa souveraineté face aux marchés financiers comme à l'Allemagne, qui assume désormais seule - et non sans erreurs - le leadership de la zone euro et de l'Europe continentale. Il sera le coeur du prochain choc sur la zone euro. En dépit du faux calme qui a prévalu depuis la dégradation de sa notation financière, le télescopage du mur de la dette se rapproche. La France doit lever 180 milliards d'euros en 2012 et plus de 200 milliards en 2013 sur les marchés, dont les deux tiers auprès des investisseurs internationaux. Or, elle se trouve prise dans une double tenaille. La première, intérieure, entre la course folle de la dette publique, d'une part, le blocage de la croissance et la chute de la compétitivité, d'autre part. La seconde, européenne, entre l'Allemagne d'Angela Merkel, leader de l'Europe du Nord compétitive, et l'Italie de Mario Monti, symbole de l'Europe du Sud qui se réforme. Le choc annoncé sur la dette française entraînera une dégradation immédiate de nos banques tout en relançant spectaculairement la déstabilisation de la zone euro à travers la mise en risque d'une dette de 1700 milliards mais aussi des mécanismes de secours que notre pays garantissait.

...2ème partie à suivre...

Nicolas Baverez

Le Fig Mag