Une tribune de Claude Allègre, dans Le Point de Mai 2010!! Qui reste intéressante...

J'aimerais notamment que cela alimente la réflexion du Cercle des Libertés Egales...Lors de la  réunion du 21 juin prochain...

Notre grand académicien californien, René Girard, a développé l'une des théories les plus puissantes pour l'explication des sociétés. En la résumant à l'extrême : dans une société, il y a compétition entre la volonté du groupe et celle de l'individu. L'individu cherche à s'affirmer par rapport au groupe en ayant une attitude originale, différente de celle communément admise. Le groupe, lui, ne supporte pas l'originalité. Il privilégie l'homogénéité où tous les composants du groupe ont le même comportement, les mêmes idées, les mêmes perspectives. Lorsque l'individu manifeste une originalité trop importante par rapport au groupe, il est sacrifié, suivant le schéma du bouc émissaire. C'est le principe de mimêsis.

Pourtant, ce sont bien les innovations apportées par l'individu qui permettent les évolutions positives du groupe. Il y a donc bien une lutte entre l'originalité individuelle et l'opinion moyenne, conservatrice par essence. Lorsque l'originalité n'est pas dérangeante et que le groupe l'ignore donc pendant un temps, l'individu a le temps de propager les idées nouvelles qui finissent par s'imposer au groupe. Ce double mécanisme antagoniste décrit très bien le processus du progrès scientifique, dans lequel les novateurs sont toujours isolés et en butte à la majorité toujours prête à les condamner et à les sacrifier. Galilée et Kepler, Newton, Lamarck et Darwin, Einstein, Becquerel et Pierre et Marie Curie, Wegener, Pasteur et bien d'autres sont les figures éponymes de ces processus. Le statu quo a toujours un avantage sur l'innovation, c'est qu'il ne dérange pas et obéit au principe de moindre effort. C'est le cas, plus encore, en politique, où dès lors que la démocratie instantanée est le mode décisionnel, elle impose le lieu commun ! C'est pour éviter cet écueil qu'on a inventé la démocratie représentative (que l'on pourrait aussi appeler démocratie différée), dans laquelle les élus doivent prendre le temps de réfléchir et ne pas céder à la fièvre de la mode populiste.

Avec le développement des médias et les sondages permanents, la pression psychologique qu'exerce la « majorité instantanée » conduit trop souvent à écraser l'innovation et l'originalité. L'idée de consensus confortable se répand de la science à la politique et, c'est nouveau, de la politique à la science. Certes, il ne s'agit pas ici d'écarter le système démocratique et de donner raison systématiquement aux minoritaires, mais de mettre en garde contre un étouffement progressif de l'originalité. La seule manière d'assurer la propagation des idées innovantes fructueuses, c'est de laisser un peu de recul, de manière que les individus qui constituent le groupe réagissent intellectuellement comme des individus pensants et non pas comme les moutons d'un troupeau bêlant.

Dans un livre récent, Frédéric Martel décrit le mainstream de la culture qui tend à tout uniformiser, et donc à terme à tout détruire. En politique, l'Europe est victime de cette philosophie qui, depuis trente ans, favorise le consensus à tout prix. C'est par ce mécanisme du compromis consensuel que l'on a privilégié l'agrandissement à l'approfondissement.Si, aujourd'hui, la Chine s'impose de plus en plus, c'est qu'elle innove en s'adaptant à la situation changeante. Ni communiste ni capitaliste, elle se fraie un chemin, tant bien que mal, en innovant sans cesse. Lula au Brésil a aussi forgé à sa façon une politique originale, hybride, qui associe protection des entreprises et réduction des inégalités. Le Brésil en recueille les fruits aujourd'hui. L'Europe, elle, privilégie l'opinion moyenne et perd chaque jour du terrain.

La situation des médias est elle-même très préoccupante. Alors que le nombre et le type de médias n'ont jamais été aussi grands, l'information véhiculée n'a jamais été aussi uniformisée, perdant le combat de la diversité et de la créativité. La différence ne se fait pas aujourd'hui par la collecte de l'information, car cette dernière nous submerge. La question, c'est le tri de l'information, le choix. Or le comportement moutonnier l'emporte. Abraham Moles, un penseur aujourd'hui un peu oublié, avait bien établi que l'information se mesure à partir de la variété. Lorsque la variété diminue, l'information disparaît. Le grand défi pour l'Europe de demain, c'est de retrouver la diversité, intellectuelle, culturelle, scientifique et médiatique.

Claude Allègre