27 juillet   2016           

Au lendemain de l'assassinat d'un prêtre dans une église, l'ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, prône, dans un entretien au Monde, un durcissement des mesures antiterroristes et critique l'exécutif. « Le gouvernement devra répondre à la question : comment des individus fichés, dont l'un sous contrôle judiciaire pour avoir essayé d'aller faire le djihad en Syrie, ont été laissés libres de commettre un tel attentat ? », s'interroge le président du parti Les Républicains.

Quelle est votre réaction après l'assassinat d'un prêtre par deux terroristes ?

Comme tous les Français, je suis horrifié par ce nouvel acte barbare. En assassinant un prêtre et en blessant gravement des fidèles dans une église, c'est aussi l'âme de la France qui a été touchée. Je veux exprimer ma totale solidarité et mon soutien aux catholiques de France.

Ce nouveau drame montre à quel point nous devons changer de dimension dans notre riposte au terrorisme islamiste. Je ne peux pas accepter l'application de schémas intellectuels du passé à la réalité d'aujourd'hui. Nous sommes entrés en guerre avec les attaques de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher en janvier 2015. Il faut en tirer toutes les conséquences.

Cet attentat survient en pleine polémique après l'attentat de Nice. Demandez-vous la démission du ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve ?

L'urgence, c'est la sécurité des Français. Et cela passe par la vérité. Le gouvernement la doit aux familles des victimes et à tous les Français. A Nice, des versions totalement contradictoires ont été exposées, notamment sur les effectifs présents. Y a-t-il eu mensonge ou pas ? S'il était avéré qu'il y a eu un mensonge d'Etat, notre pays, pas plus qu'aucune démocratie, ne pourrait l'accepter.

De même, à Saint-Etienne-du-Rouvray [Seine-Maritime], toute la lumière devra être faite sur le parcours judiciaire de ces terroristes, sur les moyens de surveillance et sur l'appréciation de la dangerosité de ces individus. Le gouvernement devra répondre à la question : comment des individus fichés, dont l'un est sous contrôle judiciaire pour avoir essayé d'aller faire le djihad en Syrie, ont été laissés libres de commettre un tel attentat ?

Que préconisez-vous ?

C'est précisément à ce type de situations que nous voulons répondre lorsque nous disons depuis des mois que ceux qui sont partis faire le djihad ou ont essayé de s'y rendre doivent aller en prison puis dans un centre de déradicalisation. Et nous proposons également depuis des mois la rétention administrative pour les individus fichés les plus dangereux.

Faire vraiment la guerre, c'est priver de liberté et donc mettre hors d'état de nuire, ceux qui veulent s'en prendre à la France. La gravité des événements de ces dix-huit derniers mois impose à chacun d'entre nous une réserve, une dignité mais aussi une exigence d'action. C'est la seule façon d'être à la hauteur.

Pourtant, selon un sondage Odoxa pour France Info, 80 % des Français ne trouvent pas les politiques à la hauteur. Pourquoi l'opposition ne respecte-t-elle plus la période de deuil et d'unité nationale ?

Les Français ont légitimement une exigence d'efficacité qui se double d'une exigence de dignité. Ces sentiments-là sont au fond de chacun d'entre nous. Le pire serait que les questions ne soient pas posées, que les failles ne soient pas analysées. Poser des questions et proposer des solutions, ce n'est pas chercher la polémique, c'est vouloir améliorer la sécurité des Français.

Alain Juppé a déclaré que l'attentat de Nice aurait pu être évité. Etes-vous d'accord ?

J'ai vécu ce genre de situations comme ministre de l'intérieur et comme président de la République. Je sais que le risque zéro n'existe pas. Ce que je veux, c'est la tolérance zéro.

François Hollande a-t-il pris conscience de la situation ?

Depuis 2015, il y a eu huit attentats qui ont fait 236 victimes. Le pays a parfaitement pris conscience que nous sommes entrés dans un autre monde, un monde en guerre, qui nécessite un autre degré de riposte.

Est-ce que tout a été fait depuis dix-huit mois ? La réponse est clairement non. Par exemple, j'ai demandé, dès janvier 2015 et après chaque attentat, la pénalisation de la consultation de sites djihadistes. Il a fallu attendre juin 2016 pour que soit adoptée par le Parlement une mesure aussi simple. Et le décret d'application n'a toujours pas été pris. Que de temps perdu… Et que dire des centres de déradicalisation qui n'ont toujours pas été créés, des individus fichés « S » qui ne sont pas suffisamment privés de leur liberté d'aller et venir, des étrangers qui représentent une menace et qui ne sont toujours pas expulsés ?

Comment l'expliquez-vous ?

La violence et la barbarie ont sidéré une partie de la gauche française en janvier 2015. Tous ses repères se sont évanouis et elle s'est accrochée à un discours qui ne correspond plus à la réalité. Elle a continué à appliquer le désarmement pénal mis en place par [l'ancienne ministre de la justice] Christiane Taubira, alors même que nous avions besoin de plus de sévérité dans l'application des peines. Tous ces principes se retrouvent balayés par la réalité et la gauche est tétanisée. Et, aujourd'hui, elle se refuse à vraiment faire bouger les lignes de droit pour l'adapter à l'ampleur de la menace.

Dans votre camp, plusieurs élus évoquent une remise en cause de l'Etat de droit pour lutter contre le terrorisme. Etes-vous d'accord ?

Adapter l'Etat de droit ne veut pas dire le remettre en cause. Nous ne pouvons rester dans le cadre actuel face à une situation exceptionnelle qui a vocation à durer. On constate aujourd'hui qu'il y a un lien incontestable entre la délinquance de droit commun et le terrorisme. La plupart des terroristes avaient un passé de délinquant. Et la fourniture d'armes et le soutien logistique se nourrissent de la délinquance de droit commun.

Il est donc indispensable d'expulser immédiatement tout étranger condamné pour terrorisme, ce que la réforme de la double peine en 2003 n'a jamais empêché.

Mais il faut aller plus loin. On voit bien que la situation sécuritaire n'a plus rien à voir. En 2003, les conditions d'application de la double peine avaient été modifiées pour tenir compte des obligations européennes sur la vie familiale. Aujourd'hui, ce sont ces dispositions européennes qui doivent être adaptées car il est indispensable que tout étranger condamné pour un crime ou un délit à une peine de plus de cinq ans d'emprisonnement soit expulsé systématiquement.

Le député du Rhône Georges Fenech, qui appartient à votre parti propose la création d'un « Guantanamo » à la française. Adhérez-vous à cette idée ?

On ne peut pas se contenter d'avoir des individus fichés. Il faut, une fois qu'ils sont fichés, les empêcher de nuire. Sur la base de l'analyse des services de renseignement, je demande l'assignation à résidence avec un bracelet électronique ou, pour les plus dangereux, le placement dans un centre fermé. C'est une procédure comparable à celle qui existe pour les étrangers en situation irrégulière et en matière d'internement psychiatrique.

Il y a 70 000 placements d'office par an en matière psychiatrique, comment expliquer qu'on ne puisse pas appliquer ce dispositif de protection à quelques centaines d'individus potentiellement dangereux, alors qu'il en va de la sécurité des Français ?

Tirons immédiatement les leçons de cette stratégie. Toutes les personnes qui sont aujourd'hui sous contrôle judiciaire pour des faits de terrorisme doivent être placées en détention provisoire et non plus laissées en liberté.

C'est une remise en cause de la présomption d'innocence…

Notre système doit protéger les victimes potentielles plutôt que les auteurs probables d'un futur attentat. Il y a dans cette guerre que nous engageons, les innocents, les coupables et une zone grise, avec ceux qui ne sont pas encore passés à l'acte.

Peut-être qu'ils ne le feront pas, mais nous considérons que c'est déjà un délit d'être en contact régulier avec des milieux djihadistes. Cette évolution intellectuelle vient d'une conviction : si les démocraties ne défendent pas les citoyens, les citoyens se défieront de la démocratie.

Vos adversaires politiques vous reprochent la création, en 2008, de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) – devenue Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), en 2014 –, qui a mis fin aux renseignements généraux, très ancrés localement. Le regrettez-vous ?

Je suis effaré de l'incompétence que traduisent certains des commentaires. J'ai supprimé les renseignements généraux sur la partie politique et syndicale de leur recherche. En aucun cas sur l'information générale et, bien évidemment, pas sur le volet terroriste.

J'ai bouleversé des habitudes nauséabondes qui faisaient des renseignements généraux une source de scandale permanent. C'était une police de renseignement politique et syndicale à laquelle j'ai mis un terme, et j'en suis fier.

Pour autant, il sera nécessaire de restructurer les services dans le cadre d'un grand ministère de la sécurité intérieure que j'appelle de mes vœux. Le rattachement de la pénitentiaire à ce ministère est dorénavant nécessaire. Et dans ce cadre, la création d'un service de renseignement dans les prisons s'impose.

Le premier ministre, Manuel Valls et le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, vous ont reproché d'avoir baissé les effectifs de la police et de la gendarmerie lors de votre quinquennat. Etait-ce une erreur ?

Lorsque j'ai quitté les responsabilités, tous les indicateurs de la délinquance étaient à la baisse, aujourd'hui tous sont à la hausse. Ce n'est donc pas simplement une question d'effectifs, mais d'organisation des services et de politique pénale.

Si les effectifs tels que je les ai laissés ne convenaient pas à M. Hollande, pourquoi n'a-t-il pas corrigé cela depuis quatre ans ? Au contraire, et en dépit des annonces, au mois de décembre 2015, ces effectifs avaient baissé de 868 personnes par rapport à décembre 2011, selon la Cour des comptes.

Faudra-t-il revoir les effectifs à la hausse dans le prochain quinquennat ?

Il faudra exonérer toutes les forces de sécurité – policière, militaire et judiciaire – de tout effort d'économies, augmenter les moyens de l'armée et embaucher des analystes pour le renseignement. La question est moins celle de la collecte des renseignements que de leur exploitation et de leur analyse. L'objectif est de savoir mieux utiliser la matière que nous avons. Du côté de la justice, il faudra renforcer les parquets, en particulier les auxiliaires de justice.

Nicolas Sarkozy dans LeMonde