FIGAROVOX/ENTRETIEN - François Fillon est critiqué à gauche pour son «ultralibéralisme» économique. Pour Laurent Bouvet, face au candidat de la droite, l'attachement populaire au modèle social et au service public pourrait profiter d'abord au Front national.


Laurent Bouvet est professeur de Science politique à l'Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a publié L'Insécurité culturelle chez Fayard en 2015.


FIGAROVOX. - François Fillon a traité François Hollande de «Paul Deschanel qui tombe du train toutes les semaines», référence à l'ancien président de la République tombé de train en pyjama. François Hollande semble quant à lui vouloir remonter dans le train... Que pensez-vous de cette comparaison historique?

Laurent BOUVET. - Laissons aux candidats ce genre de comparaison - sinon pour rappeler que Deschanel a été élu président de la République en 1920 contre Clémenceau, en raison des intrigues d'Aristide Briand et d'une alliance entre droite conservatrice et SFIO! Ce qui en dit long, déjà à l'époque, sur la préférence très largement partagée en politique pour le compromis (voire la compromission) médiocre plutôt que pour le courage.

Ce qui est tout à fait juste en revanche, c'est bien que François Hollande, en dépit du rejet dont il est l'objet aujourd'hui, à gauche notamment, veuille être candidat à sa propre succession.

La moindre rumeur est immédiatement commentée par tout un tas de gens qui n'en ont qu'une très vague idée.

Des rumeurs de démission de Manuel Valls ont couru suite aux propos qu'il a tenus sur son éventuelle candidature à la primaire, qui viendrait gêner celle de François Hollande. Certains ont alors évoqué une «crise de régime». Alors que l'intéressé a déclaré qu'il restait à Matignon, que penser de ce type d'analyse?

C'est très excessif mais bien dans le style de notre époque où le moindre bruissement de l'actualité, la moindre rumeur, les moindres faits et gestes de nos responsables publics sont immédiatement commentés par tout un tas de gens qui n'en ont qu'une très vague idée, comparés à tel ou tel moment précédent historique ou assimilés à telle ou telle situation institutionnelle.

On a ainsi eu droit, ces derniers mois à des comparaisons de l'usage de l'article 49.3 pour faire adopter un texte de loi avec un régime autoritaire, de l'instauration de l'état d'urgence comme un acte digne du 10 juillet 1940 (les pleins pouvoirs accordés au Maréchal Pétain par le Parlement réuni à Vichy) ou encore de la loi El Khomri comme un retour au XIXème siècle en matière sociale. Bref à des dérives langagières sans rapport avec la réalité des faits.

 

Le fait que le président de la République et le Premier ministre ne soient plus en accord sur la stratégie de la majorité à la présidentielle n'est ni nouveau ni étonnant. Ce qui est frappant, c'est que leurs divergences soient ainsi étalées sur la place publique dans le but de faire pression l'un sur l'autre. Ce qui affaiblit encore l'image déjà très dégradée qu'ont nos concitoyens de leurs institutions publiques et des responsables publics qui occupent telle ou telle fonction.

Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron, Sylvia Pinel... la gauche est-elle éclatée façon puzzle? S'agit-il de querelles personnelles ou davantage d'incompatibilités idéologiques?

Cette inflation des candidatures à la présidentielle à gauche est le résultat, selon moi, de la conjonction de trois phénomènes.

C'est d'abord le résultat de l'abaissement de la fonction présidentielle sous le mandat de son actuel titulaire. Le manque d'incarnation et d'autorité a conduit à laisser penser à n'importe quel ministre ou sous-ministre qu'il serait tout à fait susceptible de faire mieux que François Hollande à sa place. Ce n'est pas qu'une clause de style, c'est un véritable effet systémique. Peu de socialistes en 1995 se disaient qu'ils pourraient succéder à François Mitterrand, même si la situation du PS n'était pas très favorable. Aujourd'hui, même au-delà des responsables qui ont déjà exercé une fonction ministérielle, beaucoup de candidats potentiels sont convaincus que l'exercice présidentiel est tout à fait accessible. Ce qui est, bien évidemment, une illusion.

On peut ensuite voir dans la précipitation actuelle vers la candidature à la présidentielle, le signe que l'on n'y croit pas véritablement à gauche. Que la situation politique laissée par le quinquennat Hollande est telle que l'alternance est sinon nécessaire du moins incontournable ; et qu'il est donc impératif de se positionner pour la suite, pour la phase de reconstruction du PS et de la gauche puis pour la prochaine présidentielle, en 2022, lorsque la droite sera à son tour dans la difficulté. Il s'agit donc également d'une foire aux ambitions.

 

Enfin, il y a des différences très marquées sur le fond entre les différents candidats, entre certains d'entre eux du moins. Le quinquennat qui s'achève a en effet révélé au grand jour les fractures multiples qui traversent aujourd'hui la gauche française. Que ce soit sur la politique économique et sociale, sur la question de la laïcité et de l'identité nationale, sur la question européenne ou encore sur les enjeux environnementaux. Les combinaisons multiples et les subtilités de positionnement font qu'il est aujourd'hui impossible à tel ou tel candidat d'apparaître, comme le fut Hollande en 2011-2012, comme un point de rassemblement possible.

L'élection à la primaire de la droite de François Fillon n'est-elle pas une bonne nouvelle pour la gauche? Une droite libérale et conservatrice plus assumée qu'aux temps du chiraquisme pourrait-elle favoriser l'unité de l'autre camp?

Il faut envisager la chose dans l'autre sens. C'est-à-dire qu'en l'absence comme on vient de le voir de toute possibilité d'entente à gauche autour d'une candidature de rassemblement ou de consensus, la désignation de Fillon comme candidat de la droite n'est pas une nouvelle susceptible de changer la donne ; elle n'est pas la bonne nouvelle qu'elle devrait être.

 

La gauche devrait, normalement, être capable de s'unir pour la défense de la fonction publique et de ses valeurs face à un candidat tel que Fillon afin de mobiliser en faveur de son candidat la majorité des électeurs que l'on dit «populaires» (les CSP employés et ouvriers, plus les jeunes et les retraités qui en sont issus) contre le projet économique et social d'une droite… de droite ainsi que tous les Français qui considèrent qu'on doit pouvoir être libre d'avorter ou de se marier à quelqu'un du même sexe notamment. Or ce n'est pas le cas, pour le moment du moins. Et il serait étonnant que le choc Fillon provoque à gauche un choc en retour favorisant l'unité.

Ce qui joue aussi, on l'a vu dans le déchaînement de la presse de gauche et chez certains militants entre les deux tours de cette primaire de la droite, c'est la perte d'habitude d'avoir comme adversaire pour la présidentielle un véritable candidat de droite, qui corresponde au noyau dur de la droite française. Ce manque d'habitude (de Valéry Giscard d'Estaing à Nicolas Sarkozy en passant par Jacques Chirac) crée d'étranges réflexes, entre la condamnation morale et la volonté de lui faire barrage à tout prix, sans bien mesurer ce que cela signifie. Qu'en sera-t-il en effet en cas de second tour opposant Fillon à Marine Le Pen? Ces réactions de la gauche qui n'ont pour effet que de mobiliser plus encore ce noyau dur de la droite renforcent donc encore mon interrogation sur la capacité de la gauche à profiter de la candidature Fillon.

Dans les études d'opinion, les Français semblent attachés au «modèle social» de leur pays et attendre un certain niveau de protection de l'État. Le Front national n'est-il pas le mieux placé pour récupérer les voix antilibérales d'un éventuel vote «Tout sauf Fillon»?

 

Ce qui risque plutôt d'arriver, c'est en effet que ce soit Marine Le Pen qui ramasse la mise en matière de mobilisation pour la défense du service public et des fonctionnaires notamment.

À la fois parce que cela fait un moment maintenant que le FN «travaille» politiquement la fonction publique, notamment les agents au guichet et les catégories les plus modestes, et parce que la candidate du FN apparaît comme plus modérée que son père ou sa nièce sur les questions de société et de mœurs. Et qu'il se pourrait donc bien, si la candidate du FN fait une campagne axée sur la défense du service public ainsi qu'une forme de modération sur les questions de mœurs notamment, qu'elle puisse séduire au-delà de l'électorat qui lui semble déjà acquis.

Il n'est pas exclu, dans de telles conditions, que face à une candidature Fillon incarnant la droite dans toutes ses dimensions, et en l'absence d'un candidat de gauche crédible, une partie de l'électorat de gauche, notamment de l'électorat populaire, puisse se laisser tenter par les sirènes lepénistes en défense de la fonction publique ou des petits salaires.

Les responsables de la déliquescence de la gauche française ont donc une responsabilité historique.

 

Laurent Bouvet

Le Figaro.fr