27 mai   2016           

Interview de Nicolas SARKOZY dans Le Journal de l'Île de La Réunion, 27 mai 2016.

Une journée de campagne. Une journée pour convaincre. Mais savez-vous que les principaux ténors de la droite et du centre à la Réunion, à l'exception sans doute de Joseph Sinimalé à Saint-Paul - Michel Fontaine restant neutre en tant que président local de la fédération de LR -  soutiennent Alain Juppé ou François Fillon ? 

Certains ont choisi l’un ou l’autre des candidats actuellement déclarés – ce qui vous le savez n’est pas mon cas. D’autres ont choisi de rester neutres. Je respecte le choix de chacun. En tant que Président des Républicains, élu par la majorité des militants, j’ai une responsabilité particulière : celle de rassembler ma famille politique pour rendre possible et crédible une alternance en 2017. C’est mon unique préoccupation depuis maintenant un an. Je veux achever ce travail, c’est ma mission..

 

Qu'allez-vous dire à ses leaders pour essayer de leur faire changer d'avis ? 

Je ne viens pas pour essayer de faire changer d’avis les uns ou les autres, je viens pour écouter ce qu’ont à dire les Réunionnais.

 

Allez-vous ressortir les deux principaux thèmes de votre campagne de 2012 outre-mer à savoir "le développement endogène" et "la fin de l'assistanat" ? 

Je n’ai jamais fait de « la fin de l’assistanat » un thème de campagne : je veux bien que vous me disiez où vous avez vu une chose pareille sous ma plume. En revanche, je veux faire de la lutte contre le chômage à La Réunion, comme d’ailleurs aux Antilles et en Guyane, une priorité nationale. On ne peut pas se résigner aux niveaux de chômage que l’on connaît Outre-mer, en particulier le chômage des jeunes. Ici, à La Réunion, le Conseil régional, le Conseil général et un certain nombre de communes font ce qu’ils peuvent pour faire face à ce fléau. Mais ils ont face à eux un gouvernement qui semble impuissant, ne prenant pas la mesure de la souffrance de ceux qui cherchent un emploi et à qui on ne propose rien. Je ne crois pas à la fatalité, et je suis venu proposer aux Réunionnais un objectif simple : que nous mettions en place tous les outils nécessaires pour ramener en 5 ans le chômage à un niveau comparable à celui de la métropole. C’est possible, il suffit d’en faire une priorité. C’est bien mon intention.

 

Dans votre programme pour 2017, les Dom ne sont envisagés que sous l'angle des économies budgétaires : 100 milliards d'économies à réaliser dont 400 millions à récupérer sur la sur-rémunération ? Savez-vous que dans chaque famille réunionnaise il y a au moins un fonctionnaire ? Comment comptez-vous faire passer ce discours qui a toujours fâché localement ainsi que dans les Dom de façon générale ? 

Il s’agit pour l’instant d’une piste de travail proposée par les Républicains, qui ne traite d’ailleurs pas spécifiquement des Outre-mer. Quelle est la situation ? Les fonctionnaires réunionnais qui sont en poste dans l’hexagone et qui souhaitent revenir ici attendent pendant des années leur affectation. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils se trouvent en concurrence avec des fonctionnaires métropolitains qui n’ont aucune attache avec le territoire mais qui sont attirés notamment par la majoration de salaire. Donc je me dis : trouvons un système qui arrête de pénaliser les Réunionnais qui souhaitent revenir auprès de leur famille. Je veux donner une assurance à ceux qui sont actuellement en poste : il n’est pas question de toucher à un centime de leur sur-rémunération. La réflexion porte sur les nouveaux entrants dans le système, dans la concertation. Tout est ouvert, et je voudrais en discuter avec les syndicats de fonctionnaires des Outre-mer. Je n’arrive pas à La Réunion avec des idées figées, mais bien avec une volonté d’écoute.

 

Vous allez rencontrer aujourd'hui des agriculteurs inquiets pour l'avenir de la canne. Que préconisez-vous pour sauver cette filière qui reste un des piliers de notre économie ? 

La canne est le pivot de l’agriculture de La Réunion, avec près de 20.000 emplois qui en dépendent. Il faut donc tout faire pour préserver les planteurs de canne et l’ensemble de la filière des soubresauts extérieurs. C’est pourquoi je suis, bien évidemment, favorable à l’aide nationale complémentaire de 38M€ pour compenser le choc que constitue la fin des quotas sucriers en Europe. Je pense aussi qu’il faut être plus offensif pour défendre nos productions tropicales dans le cadre des accords commerciaux conclus par l’Union européenne. Mais il n’y a pas que la canne : l’agriculture de diversification a elle aussi des besoins. Lorsque j’étais Président de la République, j’avais mis en place une aide nationale de 40M€ pour accompagner ces filières. L’une des premières mesures prises par le gouvernement socialiste, a été de réduire cette enveloppe essentielle de 15% dès 2012. Je suis pour ma part favorable à ce que l’enveloppe suive les besoins des filières de diversification, c’est-à-dire qu’elle atteigne 80M€ à la fin du prochain quinquennat.

 

Quelles sont les mesures que vous proposez pour relancer l'économie et l'emploi dans une île qui compte plus de 30% de chômeurs et le double chez les 18-35 ans ? 

Les emplois, ce sont les entreprises qui les créent. Il faut d’abord leur donner les moyens de se battre à armes égales avec leurs concurrents, c’est pourquoi je propose une première mesure simple : zéro charges sociales et zéro impôt sur les sociétés pour toutes les entreprises qui créent ou maintiennent de l’emploi à La Réunion. Il faut faire confiance aux entreprises qui investissent ici, et développer la production locale. Il faut aussi lever des freins qui existent dans certains secteurs, je pense en particulier au tourisme : je propose donc que l’on permette au secteur du tourisme, qui je le rappelle relève de l’export, de pouvoir réaliser ses approvisionnements hors TVA et hors droits de douane. Cela vaudrait aussi pour les touristes qui viendraient à La Réunion et qui pourraient se voir remettre, à leur arrivée, une carte leur permettant de réaliser leurs achats hors taxe. Enfin, il faut donner aux entreprises la capacité de se financer malgré des banques souvent réticentes Outre-mer. C’est pourquoi je propose de clarifier les règles en matière de défiscalisation d’une part, afin que Bercy ne puisse plus bloquer des dossiers d’investissement pendant de longs mois, et d’autre part d’ouvrir le « FIP-DOM » à l’ensemble des Français. Ce sera un moyen particulièrement efficace de drainer l’épargne des Français, au bénéfice de la production locale et de l’emploi dans les DOM.

 

La loi El Khomri (Loi travail) suscite un mécontentement général y compris du côté du Medef local. Que pensez-vous de cette loi ? Pensez-vous possible de réformer le droit du travail dans notre pays ?  

Je pense qu’il est possible de réformer si on le fait avec méthode, et surtout si on a annoncé avant ce qu’on souhaitait faire après. Les électeurs socialistes n’ont pas voté pour un candidat qui souhaitait assouplir les règles du droit du travail. Donc quand François Hollande entreprend de le faire quand même, ses électeurs sont mécontents. Ils le font savoir à leurs députés, qui répercutent ce mécontentement à l’Assemblée nationale. Le Président et le Premier ministre se raidissent et décident de passer outre leur majorité parlementaire frondeuse en utilisant le 49-3. Donc les gens se disent : on a été dupés lors de l’élection présidentielle, on n’a pas été entendus par le biais de nos représentants élus, on va exprimer directement notre colère dans la rue. Les blocages actuels, que je condamne avec la plus grande fermeté, ont pour origine directe le raidissement gouvernemental à l’Assemblée nationale. C’est la raison pour laquelle je n’ai d’ailleurs jamais utilisé le 49-3 durant mon quinquennat : j’ai préféré convaincre.

 

Le rapport sur la délinquance réalisé par le ministère de l'Intérieur montre une certaine similitude entre l'outre-mer et l'hexagone. Comment lutter selon vous contre cette montée de la délinquance à la Réunion et à Mayotte ?

La délinquance n’est pas exactement de la même nature à La Réunion et à Mayotte. Mais je crois que, dans les deux cas, il faut que l’Etat retrouve un discours ferme et juste. Et que des moyens soient donnés en quantité suffisante aux forces de l’ordre pour faire leur travail. Lorsque je suis devenu Ministre de l’intérieur, j’ai hérité d’une situation Outre-mer qui était catastrophique, et qui était le résultat direct de 5 ans de gestion socialiste de ce dossier. En 10 ans, par une action volontariste et adaptée, nous avons fait baisser la délinquance générale de 11%, réduit les violences physiques crapuleuses et les atteintes aux biens d’un tiers. Depuis 2012, la courbe des crimes et des délits est repartie à la hausse. J’ai parfois l’impression que l’histoire se répète.

 

Mayotte vit une situation préoccupante pour ne pas dire explosive. Comment sortir cette île française de l'impasse économique et sociale ? 

Que nous disent les Mahorais ? Qu’ils se sentent abandonnés par l’Etat. Il faut les entendre : cela ne sert à rien de leur expliquer pourquoi ils auraient tort, s’ils ressentent les choses de cette manière, c’est qu’il y a une part de vérité. En l’occurrence, ils sont confrontés à une pression migratoire inimaginable, et même insupportable : vous ne pouvez pas vivre sereinement sur un territoire où plus de la moitié de la population est en situation irrégulière. Il faut retrouver les voies du dialogue à Mayotte, et probablement aussi engager des discussions avec les Comores pour mettre en place un partenariat plus ambitieux entre nos deux pays, avec une contrepartie : une meilleure coopération des autorités Comoriennes avec la France pour empêcher les départs vers Mayotte.

 

Pensez-vous comme François Hollande que "ça va mieux" en France et croyez-vous que la courbe du chômage va s'inverser avant 2017 ? 

A part François Hollande et peut-être le conseiller qui lui a soufflé cette formule, je ne vois pas qui peut considérer que « ça va mieux » en France.

 

Pourquoi vous présentez-vous à la primaire de LR et postulez-vous pour 2017 ? Ne craignez-vous pas d'être inquiété par la justice dans le cadre des affaires en cours d'instruction ? 

Il y a tout juste un an nous avons fondé une nouvelle famille les Républicains. Depuis, la famille est à nouveau rassemblée. Le nombre de militants ne cesse de progresser. Nos nouveaux statuts permettront d’organiser dans l’ordre les primaires et nous sommes en train d’achever le travail sur les idées, après plus d’une quinzaine de conventions ces dernières semaines. La campagne des primaires débute en septembre. Chaque chose en son temps. Pour le reste, j’ai la conscience tranquille, et à chaque fois que la justice a eu à se prononcer sur mon cas, elle m’a mis hors de cause dans 100% des cas.